F. THOMAS : L'ECHEC HUMANITAIRE - le cas haïtien

haiti-f-thomas-affiche-2.jpg

Communiqué de presse

 

HAÏTI : L’ECHEC HUMANITAIRE

Trois ans après le séisme qui a frappé Haïti, les promesses de dons ont-elles été tenues ?

L’objectif de « reconstruire en mieux » a-t-il été atteint ? A l’instar de la majorité des organisations sociales haïtiennes, Frédéric Thomas dresse un bilan très critique de l’action de la Communauté internationale dans le pays.

Le 12 janvier 2010, peu avant 17 heures, un tremblement de terre de magnitude 7 frappe Haïti, tuant plus de 220.000 personnes et laissant 1,5 million de Haïtiens sans abri. Très vite, les médias s’embaIIent et la solidarité internationale s’organise. En Belgique, le Consortium belge pour les situations d’urgence[1] récolte près de 26 millions d’euros. Un record!

Entre promesses et versements effectifs

Si les citoyens ont mis de leur poche, les États et organisations internationales ont fait mine d’en faire de même. Le 31 mars 2010, à New York, une conférence sous l’égide des Nations Unies annonce une aide de 10 milliards de dollars, dont 1 milliard d’allègement de dette. Trois ans plus tard, force est de constater que les promesses n'ont pas été tenues. Seuls 2,48 milliards ont été versés, soit moins de la moitié de la somme annoncée[2] ? Ainsi, de l’aide de 326 millions d'euros promise par Nicolas Sarkozy, 40 millions ont déjà été budgétés, et 56 millions supplémentaires mais au titre d'annulation de dette. Le cas états-unien est encore plus flagrant : dans les 1,2 milliard de dollars déboursés en 2010, figurent les 500 millions nécessaires à couvrir les frais de I’intervention militaire américaine à Haïti...

Les chiffres mêlent donc « aide fantôme » et aide réelle, prêts et dons, promesses et engagements effectifs, rendant opaque et contradictoire toute vue d’ensemble. Mais quel que soit le cas de figure, il y aura eu moins d'argent investi pour la reconstruction de Haïti que dans la campagne électorale américaine (6 milliards de dollars).

Qui aide qui ?

À quoi a servi l’argent versé ? Et pour quels résultats ? Prenons l’exemple du (re)Iogement. De janvier 2010 à avril 2011, Washington a signé 1.490 contrats pour un montant total de 194 millions de dollars. De tous ces contrats, seuls 23 ont bénéficié à des sociétés haïtiennes, pour un montant de 4,8 millions de dollars (2,5 % de la somme totale)[3]. La reconstruction étant un immense marché, chaque pays essaye de positionner ses propres entreprises, sous le prétexte commode de l’absence de capacité et de fiabilité des entreprises haïtiennes. D'où le retournement de la question par les organisations sociales haïtiennes : qui aide qui ?

En juin 2012, 390.276 personnes résidaient encore dans les camps de réfugiés, ce qui représente une baisse d'environ 29 % depuis septembre 2011[4]. Un résultat non négligeable, mais à y regarder de plus près, cette diminution est certes due à l'accélération des programmes de retour et de relocalisation... mais aussi aux expulsions de 66.566 personnes, par des propriétaires avides de s'enrichir grâce à la vague spéculative qui a touché l'immobilier et le foncier, en raison de la reconstruction. À ces personnes sorties des camps, contraintes et forcées, viennent s'ajouter 81.982 autres menacées d'expulsion. De plus, le départ des organisations humanitaires, l'interruption des programmes et le manque d’anticipation entraînent, selon le rapport du Bureau de la coordination des affaires humanitaires, une détérioration générale « des conditions de vie dans les camps existants ». À cela s'ajoute encore le fait que près de 40 % des sites d’abris temporaires ne disposent pas de latrines, alors que l`épidémie de choléra sévit toujours.

Torts partagés ?

La difficile reconstruction met aussi en lumière la disproportion entre les moyens des ONG et de la communauté internationale, d’un côté, et ceux de l'État, de l'autre, qui ne se traduit pas par une responsabilité proportionnelle dans les erreurs et l’échec de ce même processus. Il semble qu’aux yeux du Nord, si « ça ne marche pas », c'est essentiellement - et toujours - la faute de l’État haïtien, au mieux, des Haïtiens, au pire.

Pourtant les troupes de l’ONU - la MINUSTAH -, présentes depuis 2004, inactives après le séisme, responsables de graves violations des droits humains (dont plusieurs viols) restées impunis et de l’importation involontaire du choléra dans l’île (sans reconnaître ses responsabilités), n’ont-t-elles pas autant sinon plus failli que l’État haïtien ? Et quid de la Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti (CIRH) censée coordonner l’aide ? « Un incroyable fiasco » pour le Haïti Support Group. Selon un ancien fonctionnaire exprimant les sentiments partagés par ses collègues : « La ClRH a été conçue comme une structure destinée à aider non pas Haïti ou les Haïtiens, mais les donateurs - auxquels elle permet de canaliser les contrats de projets des multinationales et des ONG[5] ». Et que dire enfin de la désorganisation, de la concurrence, de la confusion entre visibilité et efficacité de milliers d’ONG et instances sur place, fonctionnant comme autant d'États dans l'État ?

L’humanitaire ne se cantonne pas aux ONG et instances diverses réalisant un travail humanitaire, mais constitue aussi une logique, qui tend à s'imposer et à imposer ses « solutions ». Incapable de voir le problème dans sa façon de fonctionner, elle recycle toute remise en cause radicale en autocritique sur des dysfonctionnements. Agissant en vase clos, au sein de clusters[6], elle est l’unique juge et partie de son travail; les victimes étant condamnées à applaudir et remercier pour tout ce qu’on fait « pour elles ». En réalité, les principaux destinataires des rapports, images et autres démonstrations d’efficacité de l’aide humanitaire sont les médias, le public et les donateurs occidentaux.

L'urgence, le transitoire et le retour au même

Et si finalement le problème principal de la reconstruction n'était pas ses ratés, sa lenteur ou les logiques propres des agences internationales? S’il résidait plutôt dans la direction qui a été choisie et dans le terme fourre-tout de « transitoire », qui masque tant bien que mal la permanence de l'urgence et du temporaire, la reproduction des mêmes politiques et mécanismes à l'origine de la catastrophe sociale, qui explique l’ampleur des destructions du séisme du 12 janvier.

Qu'est-ce que c’est que ce transitoire ? D’où et vers quoi transite-t-on ? De l'urgence au temporaire, de la catastrophe à la misère ? Du bidonville au camp avec retour au bidonville ? Ces abris transitoires, pour combien de temps sont-ils transitoires ? Comment exactement prévoit-on la transition d'un logement subventionné d’un an à une location pour une famille sans revenu ? La transition d'un centre de santé pris en charge par une ONG avec son infrastructure, ses 4x4, ses docteurs et ses médicaments, au ministère de la Santé sans programme ni moyens ? La transition de l0.000 ONG internationales présentes sur place à l’État haïtien ? Transitoires sont les ONG humanitaires, les solutions partielles et partiales. Demeurent la dépendance du pays, la pauvreté, les inégalités sociales et la répétition des états d’urgence.

L‘humanitaire constitue un calcul du moindre mal, délivrant tous les maux par sa fausse solution de l'urgence et du transitoire. La politique minimaliste de l'humanitaire, loin de s'opposer à l'hégémonie de la logique libérale, qui prévaut à Haïti[7] sert de volet « social » ou de lot de compensation. À défaut de politiques de santé, d’éducation, d’environnement, etc., vous aurez une myriade d`ONG, avec chacune leur programme humanitaire, pour gérer les conséquences des mesures ultralibérales, comme autant de catastrophes naturelles, et les pauvres, paysannes, chômeurs, comme autant de victimes muettes à entretenir.

L'humanitaire répond à la place des victimes et des organisations locales, se substitue à l'éthique et à l’État, transformant les projets, les luttes et les choix en pseudo consensus autour d’une politique de plus en plus minimaliste. L’humanitaire répond à la place, mais il répond aussi à côté. On nous parle de la quantité d'abris construits, du nombre de personnes soignées... Alors qu`il faudrait nous parler de programmes sociaux, de réforme agraire, de plans de relogement, de réinvestissements dans l'éducation, la santé, l’environnement, on nous parle de gestion et d’entretien. Alors que l’urgence à Haïti est celle d`un changement en profondeur, d'une réinvention des institutions civiles et politiques.

Pour en savoir plus (articles et infos à propos de F. Thomas), suivre le lien http://www.cetri.be/spip.php?mot280&lang=fr.

[1] Plus connu sous le nom de Consortium 12-12, dont Caritas international, Handicap international, Médecins du monde, Oxfam solidarité et Unicef Belgique font partie : www.1 2l 2.be

[2] OCHA, Appel global Haïti - revue à mi-parcours 2012, page 23.

[3] Center for Economic Policy and Research (CEPR), Haitian companies still sitdelined from Reconstruction Contracts, 19 avril 2011

[4] Tous les chiffres qui suivent proviennent du rapport : OCHA, Appel global Haiti : revue à mi-parcours 20l2.

[5] Haiti Support Group. « Un incroyable fiasco », Janvier 2012

[6] Les « clusters » constituent le mode de fonctionnement de l’ONU après une catastrophe. Ils sont censés réunir tous les acteurs impliqués - instances internationales, ONG, autorités étatiques... -, par thèmes (santé, eau, etc.) afin d`assurer la coordination. Mais les réunions étant nombreuses et se faisant généralement en anglais, elles excluent de fait les ONG locales pour ne plus réunir que les fonctionnaires d'ONG et d’instances internationales.

[7] Le dernier exemple en date est le lancement en grandes pompes du Parc industriel de Caracol. Lire Deborah Sontag “Earthquake Relief Where Haiti Wasn't Broken, New Yorlk Times, 5 juillet 2012.

×